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Les voyages de Nicolas par
Anne T.
le Nov 19, 2008 09:16
J’ai rencontré un aventurier des temps modernes !
Je vous assure ! Le genre de papa qui, lorsqu’il emmène ses filles à l’école, leur raconte toutes sortes de récits passionnants….Je le sais, je le croise souvent le matin !
Je me surprends à tendre l’oreille et à être dans cette même attitude enfantine, ouvrant grand les yeux et attendant la suite de l’histoire… Sauf que ce qu’il raconte, c’est sa vie !
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Nicolas, est journaliste pour le magazine Géo. Il voyage pas mal, écrit beaucoup.
Souvent buriné par le soleil, la barbe naissante… : mais d’où reviens-tu cette fois ?
Son héros est Henry de Monfreid… son livre de chevet : Les secrets de la mer rouge….
Il revient d’un séjour aux Bahamas, trop dur !
Il y a fait de belles rencontres….Voyons ce qu’il va me raconter cette fois…

D’où te viens cette envie de parcourir le monde, est-ce que l’on tombe dans la marmite tout petit, ou bien y a-t-il un facteur déclenchant ?
Franchement je ne sais pas. Mon premier voyage lointain fut les Etats-Unis, lorsque j’avais 15 ans. Je suis parti seul pour aller chez des amis de mes parents à Miami et j’avais un changement d’avion à New-York. Ayant raté la correspondance, il a bien fallu que je me débrouille malgré mon petit niveau en anglais… Je ne sais pas si aujourd’hui je laisserai partir mes enfants seuls pour un long voyage comme ça !
Ensuite, dès que j’ai gagné trois sous, je n’ai eu qu’une envie : partir. Comme je travaillais comme pion dans l’éducation nationale, j’avais à la fois du temps et de l’argent de côté lorsqu’arrivait l’été .Résultat : Venezuela, Colombie, Jamaïque, Sénégal, Népal… Quelques frissons, des rencontres incroyables et des amitiés qui durent encore…. ça marque pour la vie !

Reporter chez Géo, en 2008 cela veut dire quoi exactement ?
Ça veut dire la chance de faire un métier formidable. Ça veut dire aussi beaucoup de travail sur des dossiers aussi différents et passionnants que la production d’opium en Afghanistan, le gigantisme de Dubaï, la secte indienne des Bichnoï, le détroit de Malacca, l’implantation des Américains à Djibouti…
C’est aussi l’expérience incroyable qui consiste à nager avec des requins et des dauphins sauvages dans les eaux transparentes des Bahamas (mon dernier article). Cela signifie surtout lancer et suivre des reportages que d’autres réalisent aux quatre coins du monde. Car contrairement à ce que beaucoup imaginent, les journalistes de Géo, (je veux dire les salariés), font surtout un travail de «desk». Cela consiste à imaginer les sommaires des futurs numéros, à proposer des sujets, à choisir parmi ceux qui nous sont proposés.
Pour les sujets que nous choisissons de produire, il faut donc choisir les reporter free lance et les photographes. Et finaliser tout le travail de post production, avec le service photo et la direction artistique. Une fois les reporters revenus du terrain : on effectue le choix des photos, la réécriture éventuelle ou la mise à grandeur de l’article, le montage des pages,  la rédaction des titres et des légendes, des encadrés, des chronologies : bref tout « l’habillage » du sujet avant sa publication. En ce qui nous concerne, nous ne partons en reportage que deux ou trois fois par an, mais sur des sujets que nous choisissons.

Pourquoi t’envoie-t-on en « mission » et quel travail dois-tu remettre ?
En tant que journaliste, on m’envoie en reportage pour écrire un ou plusieurs articles, sur des thèmes bien définis à l’avance. Pendant le voyage, on fait équipe avec un photographe qui s’occupe des images et il vaut mieux bien s’entendre avec lui car on reste en quasi tête à tête pendant deux semaines, parfois un peu plus, et pas toujours dans des conditions 4 étoiles !
Sur place, il faut enquêter, prendre des contacts, rencontrer les bons émetteurs de l’info, ne pas se faire « balader » et ne pas perdre trop de temps. Cela suppose d’avoir bien « documenté » son sujet avant de partir et d’avoir sur place le bon « fixeur », celui qui connaît le pays et fait gagner un temps précieux.
Au retour, je prends quelques jours pour rédiger l’article en fonction des notes prises sur place et de l’angle précis du sujet. Naturellement, cet angle peut évoluer par rapport à ce qu’on imaginait au début.

Quelle a été la pire expérience vécue et la meilleure ?
La pire, c’était sans doute la pêche aux cadavres des orpailleurs clandestins, truffés de balles, et qui flottaient dans l’Oyapock, le fleuve qui sépare la Guyane française du Brésil. J’ai fait plusieurs séjours en Guyane, notamment avec les légionnaires qui sont aux contacts des chantiers des chercheurs d’or, et il faut voir les conditions de vie de ces pauvres gars, qui grattent le sol des jours entiers dans la boue, au milieu d’une jungle étouffante, pour quelques grammes d’or et qui, en plus, se flinguent entre eux pour de sombres histoires de règlement de compte : un vrai Far-West franco-brésilien complètement oublié… et dont les communautés indiennes, qui vivent en forêt et n’ont rien demandé à personne, font les frais.
La meilleure expérience ? J’ai tendance à dire que c’est celle du prochain reportage. Sinon, il y a quelques temps forts qui m’ont marqué, comme de se réveiller le matin sur le pont d’un vieux bateau en bois au milieu de la mer rouge, cap sur le Yémen, avec quelques compagnons de voyage et… 350 vaches ! bien sages, sur le bateau au milieu de la mer ! …
ou de se retrouver dans les Blue Mountains, en Jamaïque, dans un paysage de collines brumeuses, d’ouvrir la porte d’un vieux hangar et de se trouver nez à nez avec des kilos et des kilos d’herbe en train de sécher, de la « marijuana » ou plus exactement de la « ganja » comme on dit là-bas, cultivée par un fermier débonnaire au côté d’un des meilleurs cafés du monde…
ou encore d’arriver à pieds, en suivant une caravane de dromadaires, sur le lac Assal de Djibouti, une immense étendue de sel, blanche et étincelante sous le soleil, et qui brille à des kilomètres, comme s’il pouvait y avoir de la neige par 45° à l’ombre…
ou encore débarquer dans des villages indiens du fin fond de l’Ucayali, dans la partie amazonienne du Pérou, après des jours de marche et de navigation en pleine forêt, et tendre son hamac pour la nuit dans le carbet qui sert d’école à tout le village, d’être observé comme un martien par des gosses qui se cachent pour rigoler de vous !
Plus récemment, je crois que de se retrouver dans l’eau avec un requin dont le nez vient buter contre vos palmes, un beau requin de récif de 3 mètres de long de tempérament curieux, c’est LA montée d’adrénaline assurée ! L’animal dégage une telle puissance et une telle grâce sous l’eau… Vu de si près, on a beau savoir, théoriquement, qu’on ne risque rien, on a l’impression d’être dans la fosse aux lions et je n’ai pas pu m’empêcher de crier dans l’embout de mon tuba !
Heureusement, quelques heures plus tard, nous avons eu une belle surprise un peu plus loin au large. On peut dire qu’on a eu de la chance car il ne s’agissait pas du tout d’un truc pour touristes : nous sommes tombés par hasard sur une bande de dauphins, complètement sauvages, qui ont surgi juste devant le bateau. On s’est mis à l’eau tout doucement en se disant qu’ils allaient partir, mais non, ils sont restés et on a « joué » avec eux un bon moment… un moment magique ! C’était en fin d’après midi, le ciel était chargé de nuages et l’eau était d’un bleu gris d’une pureté incroyable : de la soie liquide. Les dauphins passaient entre nous, nous regardaient avec curiosité. A un moment, l’un d’eux m’a frôlé et je n’ai pas pu m’empêcher de passer ma main le long de son corps, de le caresser. Ça n’a duré que deux ou trois secondes, mais je n’oublierais jamais la douceur de cette peau…

Ce séjour aux Bahamas t’as fait rencontrer des personnes extraordinaires, peux-tu nous raconter ?
Il y a deux personnes qui m’ont vraiment marqué aux Bahamas, et toutes les deux vivent sur l’île de Bimini.
La première est un Américain de 70 ans, un biologiste du nom de Samuel Gruber, qui mène depuis des années un combat pour la préservation des requins. Pour les étudier, il a monté un laboratoire, le Bimini Biological Field Station, que tout le monde appelle le « shark lab ». Il a fait ça presque tout seul en 1990, et, depuis, des étudiants en biologie marine viennent du monde entier pour étudier les requins citrons ou les requins de récifs qui sont très nombreux dans tout l’archipel et surtout autour de Bimini.
Ce type dégage une autorité naturelle très impressionnante. Il a vaincu deux cancers. On sent que ses étudiants, qui l’appellent « doc », le respectent et l’apprécient pour ce qu’il est. Sa femme travaille avec lui et il y a vraiment une très bonne ambiance au « shark lab ». C’est plein de jeunes chercheurs qui plaisantent, qui arrivent, qui restent le temps d’un repas ou d’une nuit et qui repartent, l’atmosphère est détendue et en même temps tous bossent dur et font progresser la connaissance scientifique de ces animaux mal aimés et qu’il y a pourtant urgence à protéger.
A Bimini, j’ai aussi rencontré un très vieil homme nommé Piccalo Pete. Il a entre 95 et 98 ans, personne ne sait vraiment, mais il a une « pêche » incroyable. Il fait du vélo dans la rue et le soir, il retrouve ses vieux potes – des « vieux » de 65 à 80 ans, c’est à dire des gamins pour lui - dans un bar assez délabré d’Alice Town, la « capitale » de Bimini. Là, ils jouent du banjo en buvant des coups. De temps en temps, Pete se lève et il fait quelques pas de danse, juste comme ça, pour le plaisir. Et surtout, quand il y a des étrangers, il se met à raconter les histoires d’autrefois. L’histoire de sa vie, lorsqu’il travaillait dans des plantations aux Etats-Unis durant la dernière guerre vaut d’être entendue. Parfois il faut se pincer pour se dire que ce n’était pas un esclave, tant les conditions étaient dures. Travail épuisant, salaire de misère, mépris des chefs… on a pas idée de ce que pouvait être la vie d’un ouvrier agricole noir avant le combat pour les droits civiques des années 1960.
Piccalo raconte aussi ses rencontres avec un personnage mythique, bien avant la guerre : Al Capone. Oui, Al Capone en personne ! Il n’était qu’un gamin, mais il s’en souvient bien. Durant la prohibition, Al Capone est venu plusieurs fois de Chicago aux Bahamas, qui était à l’époque un territoire anglais, pour organiser le trafic d’alcool vers les Etats-Unis. Le père de Piccalo travaillait pour lui lorsqu’il venait à Bimini, seulement distant des côtes de Floride de 70 ou 80 kilomètres. Des navires entiers chargés de rhum ou de whisky de contrebande partaient régulièrement vers la Floride. Piccalo se souvient de tout et est intarissable sur Mr. Capone ! « le bateau en ciment » (une épave locale sur laquelle nous avons plongés) un grand conteur ce Piccalo, ses histoires valent le détour….

En savoir plus : Géo du mois de décembre sur les Bahamas

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